La Côte d'Ivoire entre, au début de 1993, dans une période charnière avec un lourd passif économique. Après le ralentissement brutal des années 1980, l'économie ivoirienne affiche un PIB de 2 681,5 milliards de francs CFA, soit environ 60% du PIB de toute la zone franc ouest-africaine, mais souffre d'une récession tenace depuis 1986. Le pays supporte alors une dette extérieure publique de près de 1 100 milliards de francs CFA à la fin de l'année 1993, soit plus de 60% du PIB, rendant exsangues de nombreuses entreprises industrielles incapables d'honorer leurs obligations. Le secteur industriel est, lui, marqué par quatre maux structurels identifiés depuis les plans d'ajustement. À savoir une compétitivité insuffisante, une discrimination du système des incitations contre les exportateurs, une faible intégration du tissu productif local, et des lacunes criantes dans l'accompagnement des PME. Ainsi, l’industrie ivoirienne, bâtie depuis les années 1970 sur une logique d'import-substitution orientée vers un marché intérieur en expansion continue, se trouve désormais prise en étau entre une demande locale affaissée et une concurrence internationale sans pitié.
Le choc salutaire de la dévaluation de 1994
Le tournant décisif de cette période survient le 12 janvier 1994, lorsque le franc CFA est dévalué de 50% face au franc français. Pour l'industrie ivoirienne, cet électrochoc produit des effets contradictoires mais globalement stimulants. Les exportations retrouvent immédiatement leur compétitivité sur les marchés internationaux, tandis que les importations renchérissent, créant mécaniquement une protection de fait pour la production locale. La balance commerciale, structurellement excédentaire, voit son solde rebondir spectaculairement. En 1995, les exportations atteignent 1 985 milliards de francs CFA pour 1 162 milliards d'importations, soit un excédent commercial de 823 milliards de francs CFA. L'industrie de transformation tire directement profit de cette nouvelle donne. Le secteur du bois illustre bien ce basculement. Confronté à une compétitivité internationale précaire, un m³ de bois ivoirien coûtait alors 120 dollars contre 20 dollars en Asie, le pays choisit de privilégier la transformation locale, si bien qu'une soixantaine d'usines emploient désormais 15 000 personnes et réalisent un chiffre d'affaires de 100 milliards de francs CFA. Le cacao et le café, produits vedettes de l'économie nationale, ne représentent plus que 30% des exportations totales, signe d'une diversification industrielle réelle, même si encore fragile.
Privatisation et libéralisme : le nouveau visage de l'État
En parallèle de la dévaluation, la Côte d'Ivoire s'engage résolument dans une politique de privatisation sous la pression des institutions de Bretton Woods. Lancé officiellement en 1990, ce programme avait d'abord été freiné jusqu'en 1993 par les réticences des parlementaires et des fonctionnaires ivoiriens (seules 5 entreprises sur les soixante annoncées avaient été privatisées à cette date). À partir de 1993, la dynamique s'accélère avec la privatisation d'une dizaine de sociétés d'économie mixte dans les secteurs des hydrocarbures, de l'agro-alimentaire et des industries diverses. Dès 1996, sur 65 sociétés inscrites au programme de privatisation, 25 avaient effectivement été cédées au secteur privé. L'électricité, privatisée dès 1990-1991 au profit du groupe français Bouygues-Saur, avait ouvert la voie. La politique de libéralisation s'appuie alors sur trois piliers clairement définis par le Premier ministre Daniel Kablan Duncan : le libéralisme économique, la déréglementation des prix et du commerce extérieur, et la codification juridique pour attirer les investisseurs. Cette stratégie porte ses fruits traduit par des investissements étrangers progressent de 30 milliards de francs CFA en 1994 à 200 milliards de francs CFA en 1995, avec l'arrivée d'acteurs d'Amérique latine et d'Asie.
Le code d'investissement de 1984 et ses effets durables
Bien que promulgué une décennie plus tôt, le code d'investissement de novembre 1984 continue de produire ses effets structurants sur toute la période 1993-1999. Ce texte avait divisé le territoire en trois zones industrielles (Sud, Centre et Nord) pour encourager la déconcentration des industries hors d'Abidjan. Concrètement, entre 1984 et 1995, ce dispositif permet l'octroi de 293 agréments aux entreprises, contre 221 sous l'ancien code de 1959, facilitant la création de plus de 148 nouvelles entreprises industrielles et la restructuration de 113 entités en difficulté. Les politiques de restructuration industrielle couvrant la période 1980-1994 avaient pour ambition explicite de sauvegarder l'acquis industriel ivoirien de l'effondrement. Après la dévaluation de 1994 et le redressement progressif des finances publiques, l'économie ivoirienne entre dans ce que les analystes du Sénat français décriront en 1996 comme une période de « renouveau économique ». Le taux de croissance, qui avait atteint 1,2% en 1994, se rapproche des 6% en 1996, et le Premier ministre Duncan nourrit l'ambition d'un taux à deux chiffres dès 1998, voulant faire de la Côte d'Ivoire l'un des « éléphants économiques » de l'Afrique à l'image des dragons asiatiques.
Ombres sur le tableau de bord industriel
Malgré ces signaux encourageants, l'industrie ivoirienne aborde la fin des années 1990 avec de sérieuses vulnérabilités. La dette extérieure publique, estimée à 5 739 milliards de francs CFA en 1994, représente plus de 200% du PIB et 540% de la valeur totale des exportations, absorbant une part considérable des excédents commerciaux qui auraient pu être réinjectés dans l'investissement productif. La Côte d'Ivoire figure alors parmi les pays les plus endettés au monde par habitant, un fardeau qui étouffe le secteur privé et dégrade la trésorerie des entreprises industrielles en cascade. Sur le plan structurel, la dépendance aux matières premières agricoles demeure une fragilité fondamentale. Comme le relevait Laurent Gbagbo, alors chef de l'opposition, la croissance ivoirienne reste prisonnière des cours mondiaux des matières premières, trop peu transformées localement pour que leur valeur ajoutée profite pleinement à l'économie nationale. La période 1994-1998, qualifiée ultérieurement par les chercheurs ivoiriens de phase de « redressement et de consolidation » industriels, s'achève en réalité sur un tissu industriel encore vulnérable, avant que la crise sociopolitique de la fin des années 1990 ne vienne de nouveau fragiliser les acquis.
En somme, la période 1993-1999 révèle l'ambivalence profonde du modèle industriel ivoirien, capable de résilience remarquable lorsque les conditions macroéconomiques s'améliorent (comme après la dévaluation de 1994), il reste structurellement dépendant des signaux extérieurs, qu'il s'agisse des cours des matières premières, de la parité monétaire ou des injonctions des bailleurs internationaux. Les privatisations et l'afflux d'investissements étrangers ont certes modernisé certains pans du tissu industriel, mais sans parvenir à rompre avec la logique d'une industrialisation extravertie, peu intégrée et faiblement génératrice de valeur ajoutée locale.